Le Henan : que voir dans le berceau de la civilisation chinoise

C’est une destination qui sort un peu des sentiers battus car peu de gens hors de Chine ont connaissance du nom de cette province et encore moins d’où elle se trouve. C’est pourtant le berceau de la Chine, qui regorge de sites historiques qui datent pour certain d’il y a plus de 2000 ans.
Une province un peu spéciale
Quand on prépare un premier voyage en Chine, on coche Pékin, Xi’an, Shanghai, peut-être Guilin. Le Henan, lui, ne figure sur presque aucune liste. C’est une erreur — et une chance. On y voit que peu de touristes étrangers, mais c’est là que se trouve les racines de cette extraordinaire civilisation. Il faut savoir où aller si comme moi vous êtes un grand fan d’histoire à la recherche de vestiges un peu cachés.
Le Henan (河南, Hénán, littéralement « au sud du fleuve », le fleuve Jaune) est la province où la civilisation chinoise a commencé. Quatre des huit anciennes capitales de Chine s’y trouvent. C’est ici qu’on a gravé les premiers caractères sur des os, ici qu’a été fondé le monastère Shaolin, ici qu’on a taillé des milliers de bouddhas dans la falaise. Et pourtant, on y croise très peu de voyageurs occidentaux.
Voici ce qu’il faut voir, dans quel ordre, et combien de temps y consacrer.

- Où : au centre-est de la Chine, à 2h30 de Pékin en TGV, 4h de Shanghai, 2h de Xi’an.
- Combien de temps : 4 à 5 jours suffisent pour l’essentiel. 3 jours si vous ne faites que Zhengzhou, Shaolin et Luoyang.
- Quand : avril-mai et septembre-octobre. Avril pour les pivoines de Luoyang, octobre pour la lumière. L’été est lourd et humide, l’hiver gris et pollué.
- Comment circuler : tout se fait en train à grande vitesse. Zhengzhou est le principal nœud ferroviaire de Chine, ce qui rend la province étonnamment facile à parcourir.
Zhengzhou (郑州), la porte d’entrée
Commençons par la prononciation, parce que presque tout le monde se trompe : Zhengzhou se dit à peu près « djeung djo », et surtout pas « zang zou ». Le zh du pinyin se prononce « dj », et le eng ressemble à « eung ». Si ces sons vous paraissent obscurs, j’ai détaillé toutes les initiales et finales du mandarin dans mon guide des sons en chinois.
Zhengzhou est la capitale de la province : une grande ville de commerce et de transit, sans charme particulier, où l’on passe plus qu’on ne séjourne. Mais elle vaut une demi-journée pour deux raisons.
Le musée du Henan (河南博物院)
C’est l’un des plus beaux musées archéologiques de Chine, et de loin le plus sous-estimé. Bronzes rituels de la dynastie Shang, jades, poteries néolithiques, et surtout les flûtes en os de Jiahu, vieilles de 9 000 ans — les plus anciens instruments de musique jouables au monde.
Un mot sur une idée reçue : on entend souvent que « les vrais trésors sont partis à Taïwan ». C’est vrai pour la collection impériale, emportée à Taipei en 1949, mais pas pour ce que vous verrez ici. Les pièces du musée du Henan viennent de fouilles archéologiques menées à partir des années 1950, dans le sol même de la province. Elles n’ont jamais quitté le pays.
Pratique : entrée gratuite sur réservation en ligne (passeport obligatoire), fermé le lundi. Comptez 2 à 3 heures.
Les remparts de la cité Shang
En plein centre-ville, on longe sans y prêter attention de longs talus de terre battue : ce sont les murailles de la cité Shang, érigées vers 1600 avant notre ère. Ce ne sont pas des ruines spectaculaires, mais le contraste est saisissant — des retraités jouent aux cartes et dansent au pied d’un rempart de 3 600 ans.
Accès à Zhengzhou : 2h20 à 2h30 depuis Pékin Ouest en TGV, environ 4h depuis Shanghai.
Kaifeng (开封), la capitale oubliée des Song
À 25 minutes de TGV de Zhengzhou, Kaifeng fut, sous le nom de Dongjing, la capitale des Song du Nord (960-1127) — et sans doute la plus grande ville du monde à l’époque, avec près d’un million d’habitants. Une Chine urbaine, marchande, raffinée, qui inventait le papier-monnaie pendant que l’Europe bâtissait ses premières cathédrales gothiques.
Il faut savoir une chose avant d’y aller : il ne reste presque rien de cette ville-là. Le fleuve Jaune, tout proche, a inondé et enseveli Kaifeng des dizaines de fois. Les archéologues ont mis au jour six villes superposées, empilées sur plusieurs mètres de limon. La Kaifeng des Song est sous vos pieds, pas devant vos yeux.
Ce qu’on visite aujourd’hui se répartit donc en deux catégories, et autant le savoir pour ne pas être déçu :
L’authentique
- La pagode de fer (铁塔), 1049, 55 mètres de briques vernissées couleur rouille. Elle a survécu à tout : inondations, séismes, bombardements. C’est le vrai témoin des Song.
- Le temple Xiangguo, fondé au VIe siècle mais reconstruit sous les Qing, avec une remarquable statue de Guanyin aux mille bras sculptée dans un seul tronc de ginkgo.
La reconstitution assumée
- Le parc du Millénaire (清明上河园) est un parc à thème qui met en scène grandeur nature le célèbre rouleau peint Le Jour du Qingming au bord de la rivière. C’est du décor — mais du décor bien fait, et les Chinois y viennent en famille.
Le vrai plaisir de Kaifeng, honnêtement, c’est le marché de nuit du Gulou. Une des meilleures rues de street food de Chine : soupes d’agneau, guantang baozi, pain au sésame, sucre filé. Arrivez vers 19h.
Le mont Song et le monastère Shaolin (少林寺)
À 1h30 à l’ouest de Zhengzhou se dresse le mont Song (嵩山), l’une des cinq montagnes sacrées du taoïsme et, dans la cosmologie chinoise, le centre exact du monde. C’est là qu’a été fondé vers 495 le monastère Shaolin.
Le nom lui-même est une description du lieu : 少林 signifie « la petite forêt ». L’ensemble de temples et de pagodes est effectivement niché au creux d’une vallée boisée, adossé à la montagne.
Sur les arts martiaux, il faut nuancer la légende. Des moines combattants sont attestés dès le VIIe siècle — on leur prête un rôle dans une bataille de 621 qui aida le premier empereur Tang. Mais le système codifié qu’on appelle aujourd’hui le kung-fu Shaolin, et surtout sa réputation, datent des Ming, autour du XVIe siècle, quand ces moines furent employés contre les pirates de la côte.
Ce qu’il ne faut pas manquer sur place :
- La forêt des pagodes (塔林) : 250 stupas funéraires de pierre, du IXe au XIXe siècle, chacun abritant les cendres d’un moine éminent. C’est le lieu le plus émouvant du site, et curieusement le moins fréquenté.
- Les démonstrations de kung-fu, données plusieurs fois par jour dans l’un des deux stades du complexe. C’est un spectacle, assumé comme tel, mais la technique est réelle.
- Les écoles de kung-fu qui bordent la route d’accès. Des dizaines de milliers d’élèves y étudient, et voir mille adolescents s’entraîner en rangs au petit matin vaut à lui seul le déplacement.
- L’académie Songyang et le temple Zhongyue, à quelques kilomètres, à Dengfeng. L’ensemble des monuments de Dengfeng est classé à l’UNESCO et on y échappe totalement à la foule.
Accès : bus direct depuis la gare routière de Zhengzhou (environ 2h, très économique) ou taxi/VTC, nettement plus cher mais plus souple. Partez tôt : le site ferme en fin d’après-midi.

Luoyang (洛阳) et les grottes de Longmen
Luoyang fut capitale impériale à treize reprises, de manière discontinue, entre le VIIIe siècle avant notre ère et le Xe siècle. La ville moderne est quelconque, mais elle donne accès à l’un des plus grands sites d’art bouddhique du monde.
Les grottes de Longmen (龙门石窟)
À 12 km au sud de la ville, sur les deux rives de la rivière Yi, plus de 2 300 grottes et niches abritant environ 100 000 statues ont été taillées dans la falaise calcaire à partir de 493, lorsque les Wei du Nord transférèrent leur capitale à Luoyang. Le chantier s’est poursuivi pendant quatre siècles.
La pièce maîtresse est le Bouddha Vairocana du temple Fengxian, 17 mètres de haut, achevé en 675 et financé, dit-on, par l’impératrice Wu Zetian — dont il porterait les traits.
Trois conseils pratiques :
- Commencez par la rive ouest (les grandes grottes), finissez par la rive est : la lumière de fin d’après-midi éclaire la falaise ouest, c’est là que sont les photos.
- Comptez une demi-journée pleine, le site est long de plus d’un kilomètre.
- Évitez le week-end et la première semaine d’octobre.

Aussi à Luoyang
- Le temple du Cheval Blanc (白马寺), fondé en 68 de notre ère : le premier temple bouddhiste construit en Chine, le point d’entrée du bouddhisme dans le pays.
- Le festival des pivoines, en avril. La pivoine est la fleur emblématique de Luoyang depuis les Tang, et la ville entière est en fleurs pendant trois semaines.
- La shuixi (水席), la cuisine locale : un banquet de vingt-quatre plats servis successivement, presque tous en soupe ou en bouillon.
Accès : 40 minutes de TGV depuis Zhengzhou (gare de Luoyang Longmen, idéalement située pour les grottes). Le train classique met 2h et coûte moins cher.
Bonus : Anyang et la naissance de l’écriture chinoise
Si vous avez un jour de plus, montez à Anyang, au nord de la province (2h de train depuis Zhengzhou). On y trouve Yinxu (殷墟), les ruines de la dernière capitale des Shang, classées à l’UNESCO.
C’est là qu’en 1899 on a identifié les os oraculaires : des omoplates de bœuf et des carapaces de tortue chauffées jusqu’à se fendre, sur lesquelles les devins du roi gravaient leurs questions. Ces inscriptions, vieilles de plus de 3 200 ans, sont les plus anciens caractères chinois connus — et l’ancêtre direct de ceux qu’on écrit aujourd’hui.
Si l’origine des caractères vous intrigue, c’est exactement ce que je raconte en vidéo sur ma chaîne La voie de l’encre : d’où vient chaque caractère, ce qu’il représentait à l’origine, et comment il a dérivé jusqu’à sa forme moderne. Voir les vidéos sur la chaîne, ou la méthode complète pour mémoriser les caractères.
Quelques conseils avant de partir
- Réservez les trains à l’avance sur l’application Railway 12306 ou via Trip.com. Les TGV Zhengzhou-Luoyang et Zhengzhou-Kaifeng sont fréquents, mais complets le week-end.
- Peu d’anglais : le Henan reçoit très peu de touristes étrangers. Faites-vous écrire les noms de lieux en caractères, ou utilisez une appli de traduction hors ligne. Quelques mots de mandarin changent tout — j’ai réuni les 10 caractères les plus utiles en voyage.
- Paiement mobile : WeChat Pay et Alipay acceptent désormais les cartes étrangères, configurez-les avant le départ. Le liquide devient difficile à utiliser.
- La spécialité locale : les huimian (烩面), larges nouilles étirées à la main dans un bouillon de mouton. On en trouve partout à Zhengzhou, pour trois fois rien.
Le Henan ne donne pas dans le spectaculaire immédiat. Il demande un peu de contexte pour être apprécié — mais c’est exactement pour ça qu’on y va : c’est la Chine avant la Chine, et on la visite presque seul.



